Le racisme systémique et les peuples autochtones

Lors du bulletin du mois de juin dernier, nous avons discuté de la mort tragique de George Floyd, qui a mis en lumière la présence du racisme envers la communauté noire au sein du système pénal. L’enjeu du racisme refait surface dans les médias, cette fois-ci en ce qui concerne les peuples autochtones dans le système de santé. Nous apprenons que, le 28 septembre dernier, une femme de la communauté atikamekw de Manawan, Joyce Echaquan, est décédée à l’hôpital de Joliette dans des circonstances pour le moins troublantes, notamment sous les insultes racistes du personnel soignant1. Les enquêtes en cours sur les causes et les circonstances du décès, les mesures prises par rapport au personnel hospitalier pour le cas particulier de Joyce et la formation des employés dans les différents services publics2 sont nécessaires mais non suffisantes pour s’attaquer au racisme. Pour notre part, nous soutenons que le racisme dans nos services publics n’est pas seulement l’effet des agissements plus ou moins conscients de certains employés de l’État, mais également celui du fonctionnement même de notre système; c’est ce qu’on appelle le racisme systémique. Le présent article cherche donc à discuter du racisme systémique en faisant état de la situation actuelle des peuples autochtones au Canada en lien avec notre système pénal, notre système de santé et celui des services sociaux, puis à aborder quelques pistes de solution pour contrer les effets racistes de ce système.

Tout d’abord, précisons que le racisme systémique « repose sur l’interaction dynamique entre des décisions et des attitudes teintées de préjugés, ainsi que sur des modèles organisationnels et des pratiques institutionnelles qui ont des effets préjudiciables, voulus ou non, sur les groupes [racisés] »3. En d’autres termes, il s’agit d’un système qui est établit et appliqué sans tenir compte de la réalité et des caractéristiques propres au groupe racisé concerné. C’est l’effet conjugué des lois, politiques, critères décisionnels et comportements composant ce système (lesquels paraissent souvent anodins lorsque pris isolément) qui produit une exclusion du groupe ou son traitement différentiel défavorable3.

Concernant les Autochtones, le rapport de la Commission Viens4 indique que notre système de services publics n’est pas fondamentalement adapté à la culture de ces peuples ni à la vulnérabilité du contexte social et politique dans lequel ils vivent; ce système découle en fait de la colonisation et de ses conséquences dommageables. Par exemple, en ayant certains problèmes sociaux particuliers découlant de la colonisation, ainsi que des valeurs et des conceptions différentes de la santé, de la justice, de la famille et de l’intérêt de l’enfant, les peuples autochtones se trouvent désavantagés lorsqu’ils entrent en contact avec notre système de services publics4. Concrètement, ceci fait en sorte que les Autochtones ont des difficultés d’accès à des services de santé adaptés à leurs besoins, ce qui les exposent ainsi à des interventions non appropriées et à des expériences traumatiques similaires à celles de Joyce4. Cela a aussi pour effet que les hommes et les femmes autochtones sont surreprésentés dans les différentes étapes de notre système de justice pénale comme accusés4 et que les filles et les femmes autochtones sont également surreprésentées à titre de victimes dans le cadre de violences sexuelles et conjugales, d’assassinats ou encore de disparitions4,5. De même, les enfants autochtones se trouvent surreprésentés dans les services de protection de la jeunesse du Québec, entre autres car ils font plus souvent l’objet de signalements et de placements que les enfants non-autochtones4. C’est notamment à cause de ces éléments que le racisme doit être compris comme systémique; le racisme systémique est un réel problème affectant le Canada, dont le Québec ne fait malheureusement pas exception4.

Ceci dit, il est alors important de s’attarder aux solutions potentielles, afin de prévenir et d’éradiquer le racisme systémique envers les peuples autochtones. La résolution de cette problématique ne semble être possible que si le contexte social et politique à l’origine des effets préjudiciables de notre système discutés plus haut est modifié6. Autrement dit, la relation déséquilibrée entre le gouvernement et les peuples autochtones devrait être révisée de manière à se traduire en pratique en une relation d’égal à égal ou de nation à nation. En effet, les Autochtones doivent pouvoir retrouver leur pouvoir et leur voix, puisqu’ils sont les mieux placés pour savoir ce dont ils ont besoin4,6. Pour ce faire, le gouvernement privilégie actuellement un chemin qui vise à accommoder autant que possible notre système de services publics à la culture des peuples autochtones par leur consultation et leur intégration dans certains services. Cependant, nous croyons que cela n’est pas suffisant pour remédier au racisme systémique qui est essentiellement rattaché au processus de colonisation et de domination de l’État. Sans un réel pouvoir de décision et de gestion de leurs affaires, la relation et les échanges des peuples autochtones avec le gouvernement ne pourront véritablement avoir lieu à égalité et atteindre les résultats escomptés. Par conséquent, pour attaquer le problème à sa source, la solution à envisager semble davantage devoir s’inscrire dans une approche de décolonisation et d’autodétermination des Autochtones. Cela consiste concrètement à leur permettre de se réapproprier pleinement leur culture en leur offrant la libre gestion de leur propre système (juridique, social, de santé, etc.), autant de manière complètement indépendante qu’en collaboration avec les services gouvernementaux déjà en place4.

En conclusion, les peuples autochtones présentent un historique particulier lié à la colonisation qui engendre encore aujourd’hui d’importantes retombées dans notre système de services publics. Il serait donc important que le gouvernement ravise sa position actuelle en reconnaissant l’existence du racisme systémique envers les Autochtones2 et le rôle joué par la colonisation dans celui-ci. Les pistes de solution et d’action envisageables pour enrayer le racisme nous semblent difficilement réalisables sans d’abord la reconnaissance du racisme systémique. Ensuite, il sera alors possible d’envisager des discussions, d’égal à égal, et une réelle réconciliation avec ces peuples et leur guérison.

Texte rédigé par

Audrey Deschênes
B.Sc. psychologie, Université de Montréal
Candidate à la maîtrise en criminologie, Université de Montréal

Marika Lachance Quirion
LL.B. droit, Université Laval
Candidate à la maîtrise en criminologie, Université de Montréal

 

Références

1 Marin, S. (2020, 29 septembre). Décès d’une femme autochtone à l’hôpital de Joliette : une infirmière congédiée. Le Devoir. https://www.ledevoir.com/societe/586849/deces-d-une-femme-autochtone-a-l-hopital-de-joliette-le-coroner-va-investiguer

2 Lévesque, F. (2020, 5 octobre). Mort de Joyce Echaquan : « Je suis prêt à m’excuser », dit Legault. La presse. https://www.lapresse.ca/actualites/2020-10-05/mort-de-joyce-echaquan/je-suis-pret-a-m-excuser-dit-legault.php

3 Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse. (2011). Profilage racial et discrimination systémique des jeunes racisés : Rapport de la consultation sur le profilage racial et ses conséquences. https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/2102605?fbclid=IwAR0jBaY0b3mF9iXye2URdR8qACLIs95HE9WEuj9uK6knNaZepUh5rvMnUUA

4 Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics : écoute, réconciliation et progrès. (2019). Rapport final. https://www.cerp.gouv.qc.ca/fileadmin/Fichiers_clients/Rapport/Rapport_final.pdf

5 Gendarmerie royale du Canada. (2014). Les femmes autochtones disparues et assassinées : un aperçu opérationnel national. https://www.rcmpgrc.gc.ca/wam/media/462/original/df416e8db8dd9b00fa7c835a55d6eabd.pdf

6 Nagy, R. L. (2013). The Scope and Bounds of Transitional Justice and the Canadian Truth and Reconciliation Commission. International Journal of Transitional Justice, 7(1), 52-73.

 

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